RDC (et ailleurs) : une génération violée à soigner d’urgence.

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Samedi 16 janvier 2016

Nous voilà replongées dans la cohue, les colonnes de marcheurs/marcheuses colorés et diversement chargés, les véhicules et attelages en tous genres, sous le soleil, mais les pieds dans la boue…A l’hôpital de Panzi, cet hôpital pavillonnaire un peu à l’écart du centre de Bukavu, il fait calme. C’est un jour de congé. L’une des médecins examine les images IBM et rédige des protocoles qu’elle charge sur une clé USB pour y travailler chez elle. Nous retrouvons le Dr Mukwege dans une émotion réciproque. Il a fini d’opérer et nous faisons le point avec lui pour organiser au mieux notre temps et le sien pour les jours à venir : nous animerons un séminaire chaque matin, Véronique et Cathleen (qui en ont longuement préparé le contenu), Marie Dominique et moi-même à l’observation et la prise de notes. Debriefing chaque soir pour préparer et ajuster celui du lendemain. Cela devrait nous aider d’ici la fin de la semaine à faire non seulement rapport au Dr Mukwege (qui une fois encore s’en va chercher un prix à Bruxelles) mais aussi à préciser les besoins de ses équipes d’assistantes sociales et de psychologues. Leur tâche est ardue et la souffrance lourde à supporter face entre autres à ces jeunes enfants abîmés, déchirés et pour le suivi desquels nous voulons pouvoir agir. Une souffrance répétée si difficile à mettre à distance alors que c’est une condition pour accompagner avec empathie et efficacité ces enfants si brutalement violentés.

Dimanche 17 janvier 2016

Rencontre à Kavumu, une bourgade à quelques dizaines de km de Bukavu où ont eu lieu depuis 2014 un nombre élevé de viols de très petites filles, d’à peine 2 ou 3 ans, enlevées de nuit et retrouvées mutilées dans un champ de manioc à la sortie du village. Insoutenable. Les habitants ont manifesté, bloqué le village pour en appeler à la justice, aux autorités, pour faire entendre leur colère.

Cet après midi nous avons rendez-vous avec Roger. Il est éducateur et a été à la base d’un débat citoyen rassemblant quelques 60 personnes issues de la société civile locale en mai 2014, peu après les premiers faits. Il nous en donne d’ailleurs le compte rendu, la liste des participants et les recommandations auquel il a donné lieu… sans aucune suites. Nous échangeons non seulement sur les faits (il semble qu’une fois encore une fillette ait été violée il y a deux semaines) mais aussi sur ce que sont devenues ces petites filles. Après les opérations de reconstruction chirurgicale et les soins à Panzi, elles reviennent au village. En écoutant ce qu’il nous explique sur le fonctionnement de la communauté, nous comprenons qu’au delà des douleurs qu’elles ont endurées, la stigmatisation parfois involontaire du village risque de les marquer à vie. En effet, chacun sait ce qui leur est arrivé. Nous évoquons avec Roger le type de suivi dont elles auraient besoin dans la durée pour atténuer leur souffrance et leur donner une chance de construire la vie à laquelle aspirent tous les enfants. Un futur dont en tous cas la sexualité et la maternité risquent de ne pas faire partie, avec tout ce que cela signifie socialement. Nous quittons Roger après une bonne heure, après avoir posé certaines pistes de prise en charge. Ce qui est certain en tous cas, c’est que c’est avec et dans leur environnement, avec les acteurs locaux, qu’il faudra construire une méthode, un projet.

Lundi 18 janvier 2016

Première journée de formation des intervenants psychosociaux. On en attendait une quinzaine : ils sont 30. Des psychologues et des assistantes sociales qu’on appelle ici les « mamans chéries ». Elles sont en quelque sorte les marraines des femmes et des filles qui arrivent après un viol ou un traumatisme. Les survivantes comme les nomme l’un des psychologues. On entre très vite dans le vif du sujet : ce qui est commun à chacune des victimes de viol et ce qui diffère selon les cultures, les coutumes, les religions. Il y aura matière pour les 4 autres jours.

Nous rencontrerons aussi Thérèse, infirmière dans une association qui travaille en santé mentale. Elle a développé l’écoute des patients et singulièrement des femmes sur lesquelles dans ce pays pèsent tant de responsabilités et de charges. Son expérience, sa lucidité mais aussi ses doutes sont précieux. Elle les partage volontiers. Pourquoi et comment dans ces si nombreux cas de viols, la culpabilité et la stigmatisation est-elle passée de l’auteur à la victime ? Comment cette violence utilisée comme arme de guerre par « l’ennemi » s’est elle « civilisée » ? Elle nous parle encore des enfants nés du viol qu’elle a rencontrés et de la double peine que constitue leur naissance. Elle fera partie du réseau de ceux sur lesquels nous devrons compter.

Mardi 19 janvier 2016

Nous devenons familières des lieux et de la route entre nos petites chambres chez les frères Xaveriens et le quartier de Panzi. Une route que la pluie tombée de façon incessante toute la demi journée a rendue plus glissante et collante que les jours précédents.

Les relations avec les intervenants de Panzi en général et ceux qui suivent le séminaire du matin en particulier se resserrent, les discussions s’approfondissent, la confiance prend ses marques. Certains sont nouvellement arrivés, d’autres travaillent depuis plus de 10 ans parfois. Leur compétence autant que leur résistance et leur résilience sont remarquables face à la détresse de ces femmes et ces enfants et le sentiment d’ impuissance qui parfois les gagnent. Nous en discutons beaucoup car comment pourrions-nous envisager un quelconque suivi des enfants dans la durée si nous n’intégrons pas les réalités de tous ces héros de tous les jours.

Et des héros dans ce pays et dans cette province, il y en a beaucoup.

C’est plus vrai encore à la Cité de la Joie, un projet autonome mais complémentaire de la Fondation Panzi, où nous passerons une bonne partie de l’après-midi en compagnie de Christine De Schrijver, sa directrice et de Maman Mbachu, sa cheville ouvrière. Un incroyable et improbable duo qui a construit un lieu et un programme de vie, de formation et de reconstruction pour 90 femmes tous les 6 mois. 689 femmes y sont déjà passées et l’immense majorité d’entre elles se sont remises debout. L’ensemble est financé et inspiré par Eve Ensler, fondatrice de VDay et auteure des « Monologues du Vagin ». City of Joy porte bien son nom. C’est un îlot de d’amour mais aussi de règles pour la remise en route et la reconstruction de femmes âgées de 18 à 30 ans ayant subi des violences liées au genre. On y parle vagin, démocratie, communication, droit des femmes. On y pratique le yoga et la cuisine, le sport et la méditation, la danse et la couture, l’informatique et l’alimentation durable, l’écologie et le maraîchage. On y réapprend à vivre dans des maisons communes. Chaque semestre, au terme de leur période de formation, chacune des 90 quitte la Cité de la Joie… mais pas vraiment. Elles partent avec un téléphone abonné au réseau de leur région qui sera leur lien avec ce lieu de ressourcement. Par contre elles emmènent définitivement en elles une solide dose de respect d’elles-mêmes, des outils et projets pour la suite. A leur départ, un autre groupe arrive pour les 6 mois qui suivent.

Celles qui étaient arrivées 3 jours plus tôt nous ont fait la démonstration de leur énergie par la danse et le chant, animée par Jeanne, une femme mise au ban de la société congolaise en raison de ce qui lui est arrivé mais qui ici illumine et mobilise ces femmes brisées, touche un salaire et vit de façon autonome.

La Cité de la Joie, comme Panzi est protégée et surveillée en permanence par des gardes armés… Difficile à admettre pour Christine De Schijver et Denis Mukwege, mais aussi indispensable que pesant.

Mercredi 20 janvier

Le Dr Mukwege est rentré de Bruxelles. Il veut nous entendre après ces premiers jours sur le terrain et faire le point avec nous sur la manière dont nous voyons, après ces 3 jours d’immersion, le suivi des enfants, sa nature, la forme qu’il pourrait prendre et ceux qui pourraient en être les vecteurs. Évidemment il ne s’agit pas d’un suivi standardisé car les lieux et situations sont si différentes. La veille nous avions vu A., une petite fille de 5 ans qui a été opérée et réparée à Panzi et est sur le point de répartir après 2 mois. Aujourd’hui, nous rencontrons S. Elle a 4 ans et 7 frères et sœurs. Elle vient passer un dernier examen physique qui est satisfaisant : elle est redevenue propre et autonome. Elle peut rentrer avec sa mère qui est restée avec elle ces 2 mois et le dernier petit frère dans son dos. Mais tout dans son regard et son attitude, son attitude craintive et soumise indiquent qu’elle ne va pas bien. Elle vit à 14h de bus de Bukavu. Le suivi sera à une si grande distance ne sera pas facile, d’autant moins que la famille est pauvre et la maman elle aussi semblait éteinte.

Nous ne connaissons pas les circonstances de ce viol, mais il y a fort à parier qu’il s’agit d’un viol intrafamilial. Les explications alambiquées qu’aurait donné la maman le jour de l’arrivée renforcent cette hypothèse. Si c’est le cas, comment laisser rentrer cet enfant sans surveillance. N’y a-t-il pas un risque de l’exposer à de nouvelles violences ?

Nous croiserons une autre fillette, elle aussi sur le point de quitter Panzi. Elle crie et se débat quand on l’examine mais une fois l’examen terminé, elle rit et se met à danser avec sa maman. A n’en pas douter, le pronostic pour elle est tout autre.

Ces enfants là seront les premières pour lesquelles nous organiserons le suivi, à partir des points focaux déjà existant dans les régions. On nous promet les statistiques des enfants soignés depuis 2004.

Un petit détour dans la salle des mineures nous amènera chez ces très jeunes mamans seules dont l’une, âgée de 12 ans se tient à côté du nourrisson qu’elle vient de mettre au monde. Elle nous dit que ce petit garçon, né du viol, s’appellera Mukwege…

Jeudi 21 janvier

Rencontre ce matin avec le Gouverneur du Sud Kivu, Marcellin Cishambo, en présence de Thierry Michel et Colette Braeckman qui présenteront leur film l’après-midi même à Bukavu et de Kathryn Brahy qui les accompagne. C’est l’occasion d’un échange très franc, tant sur notre projet que sur la situation dans la région. Retour ensuite sur le terrain et cette fois à Dorcas, l’un des piliers de la Fondation Panzi, lieu qui prend en charge les femmes et les enfants « convalescents » après la période des soins. Programme pour les mères mais aussi pour les enfants. Une quinzaine d’entre eux, de quelques mois à 15 ans, seuls, aux destins plus tragiques les uns que les autres y vivent, pour certains depuis des années. Non loin de là, nous passons un bon moment à découvrir la Clinique Juridique, menée de main de maître par Maître Yvette Kabuo Tshongo. Avec autant de détermination que de précision, elle nous détaille le fonctionnement de sa clinique, l’assistance et l’accès à la justice qu’elle fournit à des femmes ou des familles dévastées. Quand on engage la discussion sur les jeunes enfants, l’indignation monte d’un cran. L’indigence des enquêtes, la remise systématique des audiences par le Procureur de Bukavu surnommé « Monsieur 100 dollars », la non application des peines quand elles sont prononcées, tout cela décourage les plaignants et renforce la culture de l’impunité. Qualifiant les drames des filles violées et de leurs enfants, sa collègue ajoutera : « Ici, les ventres précédent les seins ». Et il semble que cette question ne soit pas considérée par tous comme prioritaire.

Nous terminerons la journée en participant au débat qui a suivi la projection du film « L’homme qui répare les femmes ». Malgré la concurrence du match des Léopards contre l’Angola, la salle est comble. Malgré les coupures, l’atmosphère est un peu électrique. La question de l’impunité reviendra avec force mais la situation politique et le contexte régional ne sont jamais loin. Le suivi psychosocial des victimes sera lui aussi évoqué et cela nous donnera l’occasion de parler brièvement de l’évaluation que nous faisons des compétences rencontrées – et il y en a beaucoup – et comment à partir de là nous orienteront notre projet.

Samedi 23 janvier 2016

Très intéressantes rencontres avec Maître Yvette Kabuo de la Clinique juridique de Panzi et Maître Ephrem Iragi, président sortant de la société civile à Kavumu et initiateur du Consortium « SOS Jeunes et Femmes en danger ». Ici comme ailleurs, le lien entre les grosses structures et les petites associations locales, très actives et engagées, est primordial mais pas toujours facile, tant les besoins sont importants et difficiles à rencontrer. Notre projet de départ est devenu une vraie feuille de route. Elle concernera non seulement le suivi psychosocial de ces jeunes enfants violés ou nés de la violence, mais aussi la sensibilisation de leurs communautés, le soutien et la formation de ceux qui les soignent et les accompagnent et le droit de ces enfants et de leur famille à une justice réparatrice. Comment en effet changer les choses et les comportements quand règne l’impunité ? Nous partons donc sur un projet pilote qui démarrera dans les 3 territoires les plus concernés (une centaine d’enfants de moins de 10 ans concernés en 2015) et où les hommes et femmes de la société civile locale sont susceptibles d’en devenir les artisans…

Avant le retour sur Bruxelles, détour par une visite à Emmanuel de Mérode à Rumangabo au Parc Virunga.

Mardi 26 janvier 2016

Retour sur sol belge. Le détour par Rumangabo au sud du Parc des Virunga, le plus grand et le plus ancien en Afrique, valait vraiment la peine. Surtout quand c’est Emmanuel de Mérode, son directeur qui accueille et commente la vision et le projet modèle de cet espace à la fois volcanique, montagneux et de savane, hébergeant entre autres les gorilles de montagne, alliant conservation de la nature, sécurisation d’une zone de guerre, développement d’une économie verte, production locale via centrales hydroélectrique et distribution d’électricité dans toute la sous-région, tourisme durable, formation à l’ entrepreneuriat et à la création d’emplois.

La sécurité est et reste une préoccupation permanente. Les gardes armés du Parc qui ont protégé les populations qui y vivent dans les pires moments, en particulier alors que le M23 de Nkunda s’imposait par la force, ont payé et payent encore un lourd tribut : près de 150 d’entre eux ont perdu la vie dans des attaques. Raison pour laquelle a été mis en place un fonds pour les veuves leur procurant un petit revenu garanti de 50 dollars par mois, et tout prochainement un atelier de formation à la couture pour leur permettre de générer des revenus autres que la seule agriculture sur des parcelles qu’elles louent. Nous avons rencontré leur présidente et quelques unes de celles qui vivent à Rumangabo. Elles racontent leurs difficultés à vivre au quotidien et surtout le coût de l’école pour leurs enfants. Elles posent des questions aujourd’hui non tranchées : perdraient-elles leur allocation si elles se remariaient ? Pas un instant elles n’ont imaginé qu’elles posaient la question de l’individualisation des droits. C’est pourtant très exactement de cela qu’il s’agit dans cette communauté de veuves…

La centrale hydroélectrique de Matebe, à une heure de route (très chaotique) de Rumangabo, c’est bien plus qu’une centrale hydroélectrique. Ce sera aussi un business center pour accélérer des projets d’entreprises, un centre de formation en hôtellerie et tourisme, un autre aux métiers de l’ingénierie et de la construction, un projet pédagogique pour les habitants et les écoles de sensibilisation à l’écologie et aux énergies renouvelables, à la biodiversité.

L’enjeu de cette centrale et des investissements considérables (sur des fonds privés) qui ont été consentis c’est aussi de fermer la porte aux exploitants des ressources pétrolières dans le lac Kivu. Mais aussi la négociation à venir avec la SNEL, société nationale d’électricité (et des coupures comme disent les congolais) qui voit un grand intérêt à gérer cet investissement privé…

Le tout dans un climat politique et régional très incertain pour l’année 2016…