À l’exception tunisienne doit correspondre une politique exceptionnelle !

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A Tunis, 6 mois après les élections législatives, 3 mois après les présidentielles, un mois après l’attentat du Bardo, la secousse fait encore trembler les Tunisiennes et les Tunisiens et le fragile équilibre conquis depuis la mise en place de la nouvelle Assemblée et d’un nouveau Gouvernement de coalition.

C’en est fini de la transition, de la constituante, du quartet d’associations « piliers » de la société civile tunisienne qui a veillé au grain de la transition, du gouvernement dit « Troïka » dont les trois composantes sortent très affaiblies de cet exercice inédit et périlleux. Que la sanction électorale soit considérée comme juste ou pas pour ces protagonistes est une autre affaire. En tout état de cause, les attentes étaient énormes et les résultats pas toujours convaincants à l’exception notable de l’adoption d’une nouvelle constitution. Mais une constitution n’améliore pas le quotidien des Tunisiens. Celui-ci s’est même plutôt détérioré, car les lendemains de révolution sont généralement plus chaotiques qu’autre chose. S’y ajoutent l’exportation des tensions, des armes, de la drogue et de toutes sortes de trafics en provenance des pays voisins, la radicalisation de milliers de jeunes partis en Syrie et en Irak, et les presque 2 millions de Libyens, arrivés pour quelques mois et toujours là après trois ans. Ils sont certes moins argentés qu’aux premiers mois de leur séjour, mais toujours concurrents des Tunisiens. Ils exercent une pression à la hausse sur le prix des logements et de la vie en général et, en tant que consommateurs des produits de base aux prix contrôlés et plafonnés, « profitent » indirectement de la caisse de compensation alimentée par l’État tunisien.

Le gouvernement en place depuis le début de l’année s’apparente plus à un attelage qu’à une équipe. S’il dispose d’une majorité confortable, il n’a comme feuille de route pour les 4 années à venir qu’une courte déclaration commune très générale. Tout est à faire en terme de projet de gouvernement. Avec un Premier Ministre plutôt grand commis de l’État que leader politique, et en devant faire face aux innombrables urgences dont l’attentat du Bardo n’est pas la moindre mais aussi la très longue grève des enseignants, les Ministres tentent de construire une planification jusque 2020. Le leadership du Premier Ministre ne s’affirmant pas et la nature politique ayant horreur du vide, le Président Beji Essebsi le comble habilement en jouant à fond la carte présidentielle. L’acclamation qu’il a reçue en fin de manifestation d’hommage aux victimes en mars dernier, alors qu’il remontait le cortège dans une limousine, atteste de ce soutien, du moins chez les Tunisiens. A l’autre bout des pouvoirs, ce sont les parlementaires qui tentent d’élargir leurs prérogatives en matière de contrôle ex-ante de l’Exécutif.

Ce que la population tunisienne voit de tout cela depuis des semaines au travers des médias n’est ni rassurant, ni mobilisant. Bon nombre de journalistes sortent de ce que devrait être leur rôle et jouent les élus les uns contre les autres. La presse indépendante et de qualité (c’est l’exception) est menacée ou mise en difficulté. Le dénigrement à la télévision est permanent et cela fleure bon le populisme. La Haute Autorité des médias est bien trop faible pour arbitrer cette mise en scène et les polémiques qui s’en suivent, tâche de régulation qui lui est pourtant confiée par la Constitution mais largement ignorée et boycottée par les journalistes et patrons de presse à qui ces règles devraient s’appliquer.

Du côté des partis qui ont gagné les élections et qui se retrouvent aujourd’hui engagés dans l’attelage gouvernemental, les situations sont contrastées. Le parti du Président, Nidaa Tounes, grand vainqueur des élections, bricolé un an avant l’échéance pour faire pièce à Ennahda, connait de vives tensions entre ses « affluents » : des anciens du RCD, des gens de gauche, des destourniens, des indépendants de toutes sortes. Sans identité propre et ne pouvant compter que sur la figure de son leader élu Président de la République, Nidaa Tounes tente de se vêtir des habits du bourghibisme. Mais comme le démontre la tentative laborieuse et conflictuelle de mise en place d’une structure de direction interne en son sein, il est peu préparé aux responsabilités que lui confère son succès électoral et son statut de plus grand parti. Le financement de sa campagne par des sources diverses et étrangères fait craindre à certains les effets des « retours attendus sur investissement ».

Le résultat électoral très honorable d’Ennahda n’en a pas pour autant fait le réel copilote de l’attelage gouvernemental auquel il a été associé par raison et avec un seul poste exécutif. L’échec de la troïka qu’il emmenait les 3 dernières années, c’est aussi le sien. Même si en fin de période, pour éviter l’implosion politique, Ennahda a accepté courageusement l’effacement de son Premier ministre islamiste, ce parti n’a pas choisi puis voulu pratiquer les réformes nécessaires, s’attaquer de front à la corruption qui durant ces 3 années de transition a élargi son spectre. Sa pratique, pourrait-on dire, s’est « démocratisée ». Il en résulte un vrai affaiblissement de l’État.

Contrairement à Nidaa Tounes, Ennahda dispose d’une vraie structure et d’un processus de prise de décision assez ouvert. Par contre, ce parti manque cruellement de propositions politiques concrètes et l’unité nationale qu’il préconise ne peut à elle seule les remplacer. La position quelque peu en retrait du parti islamiste est diversement interprétée : Certains y voient une stratégie longuement mûrie suite aux avatars des Frères Musulmans en Égypte, visant à revenir en force ultérieurement après avoir « pris le temps ». D’autres comme une façon de se conformer au moule « musulmans modérés » (que personne n’est par ailleurs capable ni ne souhaite définir) qui constitue le seul prisme à travers lequel les Européens et les Américains observent et analysent « le cas Tunisien ».

La gauche tunisienne incarnée par le Front Populaire (FP) a réalisé un assez bon résultat électoral aux législatives (et dont certains considèrent qu’il n’est attribuable qu’au martyr de trois de ses leaders). Ce parti a choisi l’opposition et a opté pour une posture assez catégorique tout en formulant ses propositions politiques via son groupe parlementaire à l’Assemblée.Il a refusé de participer à la marche internationale en hommage aux victimes du Bardo pour ne pas avoir à marcher aux côtés des leaders d’Ennahda dont le FP estime qu’ils ont ouvert la voie aux fanatiques musulmans.

A côté des faiblesses des institutions, les fragilités sur le terrain sont elles aussi nombreuses et diverses. Les jeunes ont très peu participé au processus électoral alors qu’ils ont été les co-initiateurs du mouvement révolutionnaire de 2011. L’évaluation du nombre (plusieurs milliers) de ceux qui sont partis en Syrie et en Irak a elle aussi de quoi inquiéter. Derrière leur désintérêt se pose toute la question de l’éducation à la citoyenneté et la démocratie au quotidien.

Mourakiboun et Atide, deux organisations qui ont développé un réseau remarquable d’observation électorale, poursuivent et approfondissent leur spécificité en matière de transparence des désignations. Comme le réseau Doustourna, le Forum Tunisien des Droits Économiques et sociaux mais aussi Al Bawsala, ils veulent avancer sur le suivi et la redevabilité des élus. Quant au Président de la République sortant, Moncef Marzouki, il prépare le lancement d’un mouvement citoyen (Mouvement Peuple Citoyen) pour barrer la route au retour de la dictature, promouvoir une gouvernance indépendante, l’éducation et la citoyenneté responsable.

Ces jeunes organisations ont besoin de soutien financier structurel, pas en fonction des priorités (intermittentes) de tel ou tel bailleur de fonds étranger. L’Union européenne qui se targue de vouloir soutenir la transition démocratique n’est-elle pas le partenaire tout indiqué pour financer ce type de démarche? Cette société civile qui a intelligemment suivi et accompagné le processus constitutionnel va elle aussi devoir redéfinir sa place dans un contexte qui n’est plus transitoire. Celle de l’UGTT, syndicat historique tunisien, est incontestable, mais il va également lui falloir accepter et faire avancer le pluralisme et la démocratie syndicale.

Ces nouvelles relations vont devoir être inventées, laisser la main aux élus, respecter les formes de la concertation formelle, conserver les relations informelles qui aident à la préparation des décisions, soutenir la mise en place et le fonctionnement des instances indépendantes en charge des droits de l’homme, du développement durable, ou encore de la régulation des médias.

Le devoir de vigilance des organisations de promotion des droits humains qui sont elles aussi des piliers de la société civile tunisienne devra continuer de s’exercer sans complaisance sur les faits, les lois d’application de la constitution et les législations décidées par les nouveaux élus. Pour ce qui est du passé, c’est L’instance Vérité et Dignité et sa Présidente, même si elle ne fait pas l’unanimité, qui auront à mettre en lumière les crimes et exactions et préparer l’indemnisation des victimes des abus de la dictature. Ce travail si long soit-il est impératif pour permettre un renouveau démocratique durable.

Avant, mais surtout après l’attentat du Bardo, comme ailleurs en Europe et dans le monde, c’est toute la politique anti-terroriste qui est en débat. A cette occasion et dans ces circonstances, le risque de voir sauter le verrou du moratoire sur la peine de mort en vigueur depuis 1991 est réel. Les attentats et la menace terroriste en réactiveront-ils l’usage ? Les durées de détention administrative seront-elles prolongées et dans quelles conditions ? Le contrôle de la police, son impunité, sa complicité avec la magistrature ne risquent-ils pas de mettre en danger les libertés ? Le nouveau texte issu du gouvernement commence son parcours parlementaire : le débat n’est pas terminé.

Les européens et les observateurs internationaux n’ont qu’un mot à la bouche : le laboratoire tunisien, l’exception tunisienne. Alors pourquoi ne définissent-ils pas une politique et des moyens exceptionnels pour soutenir la Tunisie et son si fragile équilibre. Se contenter d’inscrire la Tunisie parmi d’autres dans une politique de voisinage par ailleurs largement défaillante, qui s’est accommodée des dictateurs et n’a rien vu venir des révolutions, ne suffit pas.

Il faut une exception tunisienne dans une politique de voisinage complètement réformée. Il faut des moyens pour la sécurisation de la frontière entre le Tunisie et la Libye. Il faut un plan de soutien au développement économique et social en lieu et place de la distribution de soutien par petits projets.

C’est le prix de l’exception tunisienne, si précieuse pour tous.